Quelques heures plus tard, Yurgen et Didier arrivent chez l’oncle. Une longue discussion s’engage pendant laquelle l’oncle révèle l’âge de Yurgen ! Puis il avoue être déçu de ne pas avoir réussi à intégrer son neveu dans sa famille. Mais, face à cet échec, il accepte que Yurgen soit adopté par Didier et Maryse. C’est important car il peut légalement s’y opposer.
- Ensuite, mon oncle nous apprend que mon frère se trouve à Oruro ! Je n’en reviens pas. Je lui demande de répéter, de peur d’avoir mal entendu. Mais c’est bien vrai. Yansen est à Oruro. Le demifrère de mon père l’a abandonné à l’orphelinat de la ville. Quant à ma belle-mère, la mère de Yansen, elle est passée le voir une fois. Depuis, personne n’a eu de ses nouvelles.
Moi, je suis heureux car je sais où est mon frère. On est tout proche l’un de l’autre. Didier paraît aussi impatient que moi. Ensemble, nous nous rendons à l’orphelinat. Ce n’est pas un endroit très gai. C’est même carrément sinistre. La vie y est dure pour les enfants. Très dure. Juste un peu meilleure que dans la rue, peut-être. Mais ça n’a plus d’importance. Yansen est là, devant moi. Il n’est pas en grande forme, mais il est là. Didier entame aussitôt des démarches pour le sortir de l’orphelinat. Il est nécessaire de le transférer d’abord dans un autre orphelinat, à La Paz, dans un centre tenu par une organisation espagnole, réservé normalement à des enfants plus âgés. On doit remplir des tas de papiers. Ça n’en finit pas. Mais Didier et Maryse obtiennent le transfert. Et, dès que Yansen est à La Paz, on s’attaque aux papiers pour l’adoption.
C’est long et compliqué. Il faut par exemple publier dans les journaux un avis de recherche de la mère de Yansen afin qu’elle puisse s’opposer à l’adoption si elle le souhaite. Un délai doit être respecté. En attendant, mon frère peut venir avec nous un week-end sur deux, puis tous les weekends. Il reste dormir à la maison. On est presque une famille.
Au terme du délai imposé par la loi, la mère de Yansen ne s’est pas manifestée. La procédure d’adoption peut se poursuivre. Mais, un jour, mon frère attrape les oreillons. Les responsables du centre craignent qu’il ne transmette la maladie aux adolescents qui sont hébergés avec lui. Aussi, ils demandent à Didier et Maryse de garder Yansen une semaine.
Mon frère reste une semaine, puis deux, puis trois. Entre-temps, un enfant a pris sa place au centre… et Yansen s’installe définitivement avec nous. Les papiers pour l’adoption arriveront un peu plus tard.
Mon frère et moi, nous changerons de nom de famille. Nous deviendrons Yansen et Yurgen Boisnard. Un nom français qui s’associe à nos prénoms allemands, nous, les petits Boliviens. Un nouveau nom que je porte en trophée pour avoir gagné le cœur de mes parents adoptifs. Mais je sais que cette adoption est plus ancienne. Elle date de mes premiers jours passés chez Didier et Maryse. Ils m’avaient acheté un lit. Après m’être couché dans ce lit, ce lit pour moi tout seul, Maryse est venue me border. J’étais tellement ému que je me suis mis à pleurer. Et là, elle m’a serré dans ses bras. C’était génial. Elle m’a serré comme ça, fort, contre elle… À cet instant, j’ai pensé que j’avais enfin trouvé ma mère.
Et, l’espace d’une seconde, j’ai oublié tout mon passé.
Comme une deuxième naissance. »
Dominique CADIOU <domi.cad2@gmail.com>