Yurgen travaille de plus en plus régulièrement pour Max. Il devient un véritable ouvrier. Hélas, si Max le paie correctement au départ, ensuite, il lui donne son argent de moins en moins souvent. Yurgen ne peut donc plus apporter sa part de bolivianos à la maison. Malgré tout, la mère d’Hernán le garde chez elle, car elle sait qu’il rend service à son gendre et sa fille. C’est comme ça qu’elle conçoit à présent la « participation » de Yurgen, un don total de son salaire à sa famille. Évidemment, celui-ci n’a pas d’autre choix que d’accepter.
« Un jour, on commence un nouveau chantier, toujours à El Alto. Il se trouve juste à côté d’une maison. La journée de travail se déroule normalement, quand, pendant la pause, un enfant de 3 ou 4 ans s’approche de moi. Il est mignon, drôle et je joue avec lui. Il me fait bien rigoler. Le lendemain, il revient, et il prend l’habitude de venir me voir tous les jours, toujours au moment des pauses. Il s’appelle Samuel. Ses parents habitent la maison voisine, et j’ai remarqué qu’ils étaient étrangers. Ça me surprend, car l’enfant, lui, est sud-américain.
Au départ, je me méfie. Pour moi, ces gens sont des « gringos ». Je pense qu’ils sont américains. Mais je me demande bien ce qu’ils font à El Alto. Samuel continue ses visites sur le chantier. À présent, il m’apporte de la nourriture de chez lui. Surtout des bananes. Chaque jour, il m’offre un fruit et il m’appelle « Doudouche » ! On s’amuse vraiment ensemble. Puis, un après-midi, sa mère vient le chercher. Pour la première fois, je discute avec elle : « Ah ! C’est pour toi que Samuel transporte autant de bananes ! » me dit-elle en espagnol. Moi, je suis gêné. J’explique que je n’ai rien demandé. Mais elle me rassure, elle me promet qu’il n’y a aucun problème. Alors, on parle un peu. Elle s’appelle Maryse, elle est française et elle a adopté Samuel au Pérou. Elle travaille à El Alto pour une organisation catholique qui s’occupe des femmes à El Alto.
Et voilà ! Je retourne monter mes murs de briques et porter mes sacs de ciment. Puis, mon patron discute avec la femme qui lave le linge de Maryse chaque semaine ; comme il n’y a pas de machine, c’est un métier de laver le linge. Mon chef, qui aime bavarder, raconte mon histoire à cette dame, qui la raconte à son tour à Maryse et à son mari, Didier. C’est comme ça qu’ils apprennent que je suis orphelin. Au bout de quelques semaines, je suis encore en train de jouer sur le chantier avec Samuel, quand Didier arrive. Il me demande si son fils ne me dérange pas. Je dis : « Non, non, au contraire. »
« Tu sais, Samuel t’aime beaucoup, me confiet-il. Il est content de te voir. »
Moi aussi, je l’aime bien. Mais je n’ai même pas le temps de répondre que Didier m’invite chez lui :
« Tu veux venir manger avec nous dimanche ? Tu pourras jouer avec Samuel. »
Ça, je m’en souviendrai toujours. Je dis oui. C’est d’accord. Je crois bien que c’est la première fois qu’on m’invite, sans que je sois obligé de demander. La première fois qu’on réclame ma présence ! Et puis, ces Français m’intriguent. Ils sont différents. Ils ont aussi adopté une fille, Maria. J’aimerais bien connaître cette drôle de famille, en savoir plus sur leur vie. J’accepte donc l’invitation, mais je suis impressionné, alors je demande à Didier si je peux venir avec mon copain Hernán. On est devenus un peu inséparables. Tous les weekends, on joue au foot ensemble.
« Pas de problème, me répond Didier. Viens avec ton copain. »
Le dimanche, Hernán et moi, nous frappons à la porte de Didier et Maryse. Ils nous accueillent chaleureusement et nous faisons davantage connaissance. On mange ; je me souviens avoir mangé à ma faim ! Didier et Maryse vivent à El Alto depuis deux ans. Ils ont aussi vécu deux ans au Pérou. Didier m’explique qu’il est enseignant, qu’il participe à des ateliers pour les enfants en difficulté scolaire pendant les vacances et qu’il se rend aussi à la prison d’El Alto pour soutenir des prisonniers. Il aime bien parler, et j’aime l’écouter. On passe un super après-midi, on rit, on joue avec Samuel et Maria ; puis, il est l’heure de rentrer. Dès le lendemain, mon patron décide de m’envoyer sur un second chantier. Je ne revois donc pas Didier et Maryse. »
Dominique CADIOU <domi.cad2@gmail.com>