Yurgen prend le dernier bus pour La Paz. Il part à minuit et demi et arrive vers 4 heures du matin. Ainsi, il peut dormir dans le bus. Mais il devra trouver un toit pour les nuits suivantes, ce qui ne va pas être facile.
Sitôt débarqué à La Paz, il ne reprend contact qu’avec Hernán, un copain en qui il a confiance, car il ne veut pas réintégrer sa bande et redevenir un voleur.
« Après avoir revu Hernán, je passe ensuite la journée à chercher du travail. À la gare, par-ci par-là. Le soir, pour dormir, je connais un foyer pour les enfants des rues, géré par une ONG. Il y a des douches, une bibliothèque, un petit restaurant très bon marché tenu par des enfants-travailleurs, et un dortoir, juste une pièce avec des matelas posés sur le sol. C’est assez sale et il faut dormir avec ses chaussures et son argent sur soi. Sinon, ça disparaît. Le problème, c’est qu’on ne peut y dormir que deux nuits. La troisième, il faut s’enregistrer. Le responsable ouvre un dossier et on est dirigé vers un orphelinat.
Je n’ai pas du tout envie de me retrouver dans un orphelinat. En Bolivie, les conditions de vie y sont très dures. C’est un peu comme la prison. Certains enfants acceptent pourtant de se faire enregistrer, alors ils sont conduits à l’orphelinat. Mais ils s’en s’échappent, reviennent au centre, repartent à l’orphelinat… ce sont des habitués. Souvent les plus voleurs.
Mais moi, je ne veux pas entrer dans ce cercle. Après deux nuits, je retourne donc voir mon ami Hernán dans le quartier où j’habitais. Il est heureux de me retrouver et je lui demande si je peux dormir chez lui. Il est d’accord ; seulement, il n’ose pas en parler à sa mère. Elle a bon cœur mais aussi un sacré caractère. J’attends jusqu’à onze heures du soir. Je commence à envisager de rejoindre le centre quand sa mère sort de la maison. Elle s’approche de moi, dans la rue. Je lui explique que je n’ai pas d’endroit où aller depuis que mon père est mort. Elle écoute, sans poser de question, puis elle hoche la tête : « Tu peux entrer. »
La mère d’Hernán m’impressionne. Elle a quitté
son mari quelques années plus tôt. Lui vit toujours à la campagne, dans sa ferme qu’il refuse d’abandonner. La mère d’Hernán était persuadée qu’elle gagnerait mieux sa vie en ville et elle est partie à La Paz avec son fils et ses deux filles. Ils se sont installés sur un terrain clôturé, mais qui semblait délaissé. Sur ce bout de terre qui ne leur appartient pas, ils ont construit petit à petit leur maison !
Ensuite, la fille aînée a épousé un maçon, et ils ont bâti une seconde maison sur ce minuscule terrain. Personne n’est jamais venu les chasser. De toute façon, la mère d’Hernán ne se laisserait pas faire !
Je dors donc une nuit chez elle. Évidemment, elle sait que je n’ai aucun autre endroit où aller, aussi, le lendemain, elle me dit : « Tu peux rester… mais tu dois participer, apporter quelque chose. »
Je réponds que je suis prêt à travailler. Prêt à tout. La mère d’Hernán m’explique alors que son gendre, Max (c’est son surnom), peut m’embaucher sur ses chantiers. Le jour même, je me retrouve à monter des murs de briques, à porter des sacs de ciment… J’ai un travail, bien payé en plus (7 bolivianos par jour !). Je m’habitue vite et ça marche. Max est content mais, hélas, il n’a pas besoin de moi tous les jours. Je dois trouver d’autres boulots à la journée. Je deviens ainsi « crieur » dans les minibus qui sillonnent la ville.
« San Pedro ! San Pedro ! » « Plaza de la Católica ! Plaza de la Católica ! »
Il faut crier le trajet du bus, perché sur le marchepied, du matin jusqu’à parfois minuit, pour que les gens sachent lequel prendre ; un très grand nombre de personnes ne peuvent pas lire la destination inscrite sur le bus. Comme on collecte également l’argent des passagers, on est bien payé, jusqu’à 10 bolivianos par jour, pour ne pas être tenté de voler.
Mon retour à La Paz se passe donc plutôt bien. Je rentre chaque soir chez Hernán. Il y a deux lits. La mère dort avec sa fille et moi avec mon copain. »
Dominique CADIOU <domi.cad2@gmail.com>