Après un séjour de quatre ou cinq mois à Oruro, Yurgen arrive chez sa tante à Matchacamarca. Il y retrouve deux cousins et deux cousines. Il doit à nouveau faire sa place. Sa tante est veuve, son mari est mort dans un accident de voiture, et elle vit modestement en assumant les études de ses enfants.
« C’est une vie assez monotone mais j’aime ce village. Il y a plein d’arbres, c’est rare sur l’Altiplano.
J’ai quatorze ans, je pense. C’est difficile car je n’ai encore jamais fêté mon anniversaire, aussi je manque de repères.
Je suis inscrit dans une nouvelle école. Ma tante essaie aussi de m’enseigner la religion. Elle est témoin de Jéhovah et elle cherche à m’imposer ses idées, à me faire entrer dans sa secte. Plus je refuse, plus elle insiste. Elle m’oblige à lire et relire la Bible, à suivre les préceptes des témoins de Jéhovah.
Moi, ce qui me préoccupe, c’est l’argent. J’aimerais avoir des vêtements, des jeux, un vélo…
comme les enfants de mon âge. Ma tante est gentille, mais elle ne peut rien m’offrir, elle doit d’abord faire face aux besoins de ses enfants. J’envisage donc assez vite de me débrouiller par moi-même…
Je me lie avec deux ou trois garçons à l’école, des fortes têtes, pas les plus sages. On traîne ensemble, on cherche. Au village, quelqu’un nous dit qu’il est prêt à acheter des crânes humains. Ça nous intéresse et le soir suivant on va au cimetière. Mais, en Bolivie, il y a beaucoup de croyances et de légendes à propos des morts. On raconte que ceux qui les dérangent sont poursuivis par leur âme jusqu’à la fin de leur vie. Finalement, on a peur et on s’enfuit avant d’avoir déterré le moindre crâne. Mais on ne se décourage pas pour autant. On rencontre une autre personne qui achète du cuivre et de l’aluminium pour les recycler. Ça tombe bien : mon oncle d’Oruro vend des pièces détachées de voitures, de machines, et, comme il n’a pas assez de place à Oruro, il utilise le grenier de ma grand-mère maternelle à Matchacamarca pour entreposer son matériel ! C’est certainement une véritable mine de pièces en cuivre et en aluminium…
Je m’introduis dans le grenier un après-midi, j’en prends quelques-unes et je les vends. Tout heureux, avec l’argent, je m’offre des friandises… mais j’ai oublié que dans un petit village tout se sait. Des amis de ma tante viennent la voir et ils lui disent : « Ton neveu, il achète des choses. Il a beaucoup d’argent, tu sais. » Aussitôt ma tante m’interroge… Je prétends avoir trouvé des bolivianos par terre, mais elle ne me croit pas. Notre relation se complique. Je suis loin d’être un témoin de Jéhovah modèle et je me sens de moins en moins à ma place dans cette maison. Un jour, je repère l’endroit où ma tante garde son argent. Elle le cache dans le tiroir d’une armoire. L’après-midi, quand je suis certain d’être seul à la maison, j’ouvre l’armoire et le tiroir, puis je trie les pièces pour prendre les plus petites, pour que ça ne se voie pas. Soudain, mon cousin entre. Je n’ai pas le temps de refermer le tiroir. Il m’a vu. D’abord, il ne dit rien. Un espoir. Mais il préfère simplement attendre le retour de ma tante pour tout lui raconter. Le soir, une grande discussion s’engage à la maison. On me reproche ma faute mais j’ai surtout l’impression qu’on me rejette, car je prends une place qui n’est pas la mienne. Ma tante protège avant tout ses enfants et elle n’a pas le temps de s’occuper de moi.
Dans ma tête, c’est clair : je dois partir. Dès le lendemain matin, je retourne dans le grenier de ma grand-mère, je vole encore quelques pièces pour les vendre, et j’achète un billet de bus. Une heure plus tard, je suis à Oruro. Mais ici non plus je n’ai pas ma place. Je me rends donc directement chez Sergio. Je lui dis :
« Oublie ce qui s’est passé à l’école. Il faut que je retourne à La Paz. J’ai besoin d’argent. Aide-moi. »
Il est d’accord. Et dans l’après-midi on va faire nos « affaires ». On trouve assez d’argent pour payer mon billet.
Le soir, je monte dans le bus, retour à La Paz. »
Dominique CADIOU <domi.cad2@gmail.com>