Chapitre 21 L’enterrement

C’ est par son oncle que Yurgen apprend la mort brutale de son père. Jorge n’a pas supporté de départ de son fils et s’est mis à boire encore davantage. Un matin, il ne voit plus rien et souffre de terribles maux de tête. Yansen l’aide à se rendre à l’hôpital. Les médecins l’auscultent et ils le préviennent qu’il ne doit plus boire une goutte d’alcool, sinon il va mourir ! Jorge quitte alors El Alto quelque temps avec Yansen. Un ami l’accompagne et ils travaillent ensemble sur un chantier. Ce départ est bénéfique car cet ami est sérieux et les occasions de boire sont rares.

Mais, en revenant à El Alto quelques semaines plus tard, Jorge confie Yansen à cet ami. Ce n’est pourtant pas dans ses habitudes…

- Je crois que mon père était très malheureux. Sitôt revenu à El Alto, il a recommencé à boire. Un matin, Yansen jouait avec le fils de cet ami, et il est allé chercher une balle de tennis qu’il avait laissée chez notre père. Il y avait un attroupement devant la maison. Le propriétaire avait entendu des cris durant la nuit et un carreau était brisé de l’intérieur. Il a ouvert la porte et il a envoyé mon frère voir ce qui s’était passé.

Yansen a trouvé notre père allongé sur le lit. Le propriétaire lui a demandé de lui toucher la gorge pour vérifier qu’il était bien mort. Il a fallu tout laisser sur place car le loyer n’avait pas été payé depuis plusieurs mois. Le propriétaire voulait se rembourser avec le lit et notre vieille télé

qui ne marchait plus depuis longtemps. Mon oncle me décrit la mort de mon père, comme on vient de la lui raconter (et comme Yansen le fera plus tard). J’écoute, sans réagir. Je ne pleure pas. Je pense juste à mon frère. Puis, mon oncle m’emmène à La Paz pour l’enterrement.

En arrivant, on se rend directement chez l’ami de mon père qui héberge encore Yansen. Je retrouve mon frère. C’est une joie immense au milieu de cette peine. Une joie de courte durée. L’enterrement, c’est compliqué. Mon oncle ne veut pas assumer les frais. Aussi, nous devons faire le tour des amis, des anciens collègues et patrons de mon père pour récupérer de l’argent et payer le cercueil.

Ça me rend triste de faire toutes ces démarches, de voir que mon oncle ne veut rien dépenser pour mon père. Heureusement, on finit par réunir suffisamment de bolivianos et mon père est enterré au cimetière d’El Alto.

Aujourd’hui, j’éprouve des regrets d’être parti, de l’avoir laissé, lui et mon frère. Des regrets qui ne me quitteront jamais. Bien sûr, je sais que rien ne pouvait le faire arrêter de boire. Bien sûr, il n’est pas venu me chercher à Oruro. Bien sûr, il était peut-être rassuré de me savoir chez mon oncle, en sécurité. Bien sûr, il a placé mon frère chez son dernier ami, sans doute pour la même raison. C’était peut-être sa façon de nous montrer qu’il nous aimait, un acte de courage d’accepter de se séparer de nous, ses enfants, conscient qu’il ne pouvait plus assumer cette tâche. Mais, malgré tout, je me demanderai toujours ce qui se serait passé si j’étais resté à La Paz. »



Dominique CADIOU <domi.cad2@gmail.com>

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