À Oruro, Yurgen est inscrit dans une école privée tenue par des sœurs. Dans sa classe, il y a un enfant plus âgé que lui, de deux ans. Il s’appelle Sergio et il a, lui aussi, une histoire particulière. Ses parents sont aveugles et ils habitent dans une maison rattachée à un centre d’aide pour les personnes handicapées. Sergio doit se débrouiller seul à cause de leur handicap et il mène depuis toujours sa vie comme il l’entend.
« Comme dans toutes les écoles, il y avait des dames avec leur petit kiosque qui vendaient des bonbons, des boissons et des gâteaux. Sergio m’offrait souvent quelque chose. J’ai donc très vite deviné qu’il avait pas mal d’argent. En plus, il était bien habillé et il faisait très attention à son apparence.
On est vite devenus copains et il m’a invité chez lui. Je constate alors que ses parents disposent de peu de moyens, sans doute une petite pension de l’État, car ils sont vêtus modestement par rapport à leur fils. Ça ne colle pas.
Alors, je demande à Sergio de m’expliquer, mais il reste très vague et préfère me poser des questions sur ma vie. Moi, plus à l’aise, je raconte mon histoire, et, pour l’impressionner, je lui raconte vraiment tout, que j’ai connu des drogués, des voleurs… Voyant que je lui fais confiance, il décide de m’en dire davantage et il m’avoue qu’il vole lui aussi. Mais différemment. Il se définit comme un voleur « raffiné »... et propose de m’offrir une petite démonstration. Nous nous rendons alors dans le centre, près du marché.
On y trouve des boutiques assez chics, car beaucoup de marchandises en provenance du Chili, des vêtements surtout, transitent par Oruro, avant de remonter sur La Paz. C’est une route commerciale, ce qui explique la présence de nombreux grossistes et de magasins, en plus du marché traditionnel. Certains commerçants ont débuté leur activité à Oruro avant de s’installer à La Paz. J’accompagne donc Sergio. Il entre dans les boutiques de vêtements souvent tenues par des femmes. Personne ne le soupçonne car il est très bien habillé. Les gens lui font confiance… mais, dès que la vendeuse lui tourne le dos, il cache un T-shirt, un jean, un pull dans son sac d’école. Dans les boutiques de parfums ou de bijoux, il demande toujours à voir un produit difficile à atteindre, qui se trouve en haut d’une étagère, par exemple. La vendeuse doit se tourner, ou monter sur une chaise, et il en profite pour attraper un objet à portée de main.
Je prends l’habitude de le suivre. Ainsi, je ne reste pas à la maison l’après-midi avec ma tante. Petit à petit, je l’imite. C’est tentant. Ensuite, on revend tout au marché noir et avec l’argent on s’offre un jus d’orange, on va au cinéma, on passe nos après-midi comme ça. C’est agréable. Ça me permet de supporter la vie chez mon oncle, même si ce n’est pas toujours facile. À Noël, par exemple, mes cousins ont des vélos, des vélos neufs, et moi, mon cadeau, c’est juste un pull que Normán ne veut plus et ses anciennes chaussures. Les après-midi avec Sergio, ça compense. Mais, à l’école, mon cousin remarque que je m’achète des bonbons à la récréation. Un matin, il me demande : « Comment ça se fait que tu as de l’argent ? D’où tu le sors ? » Bien sûr, je trouve des excuses. « C’est l’argent de Sergio » je réponds… Mais Normán a des doutes. Je dois rester prudent. »
Dominique CADIOU <domi.cad2@gmail.com>