Après s’être fait battre injustement par son père, Yurgen est prêt à tout pour quitter La Paz. Le lendemain matin, il retrouve un copain de sa bande pour chercher de l’argent et acheter son billet.
Ensemble, ils traînent dans le quartier, à l’affût d’un « coup ». Ils passent devant une école où les élèves et les professeurs ont organisé un tournoi de foot dans la cour. Les classes sont vides. Discrètement, ils se faufilent dans l’école. Ils entrent dans les classes et commencent à fouiller partout, à la recherche d’objets de valeur.
- Dehors, on entend les élèves et les professeurs crier, jouer au ballon. Tout à coup, j’aperçois un sac de sport laissé sur un bureau. Je le prends, la peur au ventre. Je le serre contre moi. Si quelqu’un nous surprend, ça va être notre fête… mais, pris par leur jeu, les élèves et les professeurs ne nous voient pas ressortir.
On quitte l’école et on se cache dans une ruelle avant de regarder ce que contient le sac. C’est celui d’un professeur. Il a laissé son portefeuille dedans. Pendant que je l’ouvre, mon copain continue de fouiller le sac. Il y trouve un jean, un pull, des beaux vêtements presque neufs. Mais, dans le portefeuille, je vois des billets. De gros billets. 150 bolivianos ! Une fortune !
Depuis l’épisode du bus, j’ai retenu la leçon : dans les coups durs, c’est chacun pour soi… Je cache aussitôt les billets dans ma bouche. Je les coince contre ma joue. Quand mon copain relève la tête, il ne reste que quelques pièces dans le portefeuille. Je prends la monnaie, je lui laisse le sac et les vêtements. Il me remercie pour ma générosité, persuadé de faire une bonne affaire. Je file et je saute dans le premier bus pour Oruro. Tout a été si vite. Je sens encore les coups de mon père.
Trois bonnes heures plus tard, j’arrive chez mon oncle. Je frappe à sa porte, et il m’accueille à bras ouverts : « Yurgen ! Mon petit Yurgen ! Tu as bien fait de venir. » Il se réjouit de ma décision. Bien sûr, je pense à mon père, mais je suis convaincu que mon départ le fera réfléchir, qu’il arrêtera de boire et s’occupera de mon petit frère. Mon oncle est vraiment heureux de ma présence. Et je connais ma tante : je sais qu’elle aussi aimait ma mère et qu’elle se sent responsable de moi depuis longtemps. Je m’installe, je mange, je mange beaucoup. Les premiers jours se passent bien. Les premières semaines aussi. Je retrouve mes cousins et mes cousines ; nous avons presque le même âge. J’ai l’impression qu’une famille s’ouvre à moi.
Mais, petit à petit, ma tante est moins enthousiaste. Elle n’est plus vraiment d’accord pour que j’habite chez elle pour toujours. Ce serait plutôt provisoire… Heureusement, c’est mon oncle qui décide. Il demeure très ferme à ce sujet. À l’école, je suis inscrit dans la même classe que mon cousin Normán. Très vite, je deviens meilleur que lui. Surtout en maths. Et les maths, c’est justement la matière dans laquelle mon oncle voudrait que ses enfants se distinguent. Hélas, c’est le point faible de Normán. Mes bons résultats créent des jalousies avec mon cousin. On se bat souvent. Des jalousies aussi avec ma tante, car son fils est dévalorisé. Je la comprends ; mon oncle se fâche régulièrement et traite ses enfants d’incapables. De plus, grâce à mon expérience de la vie, de la rue, je suis plus vif que mon cousin dans certains domaines. Normán a toujours vécu avec ses parents, toujours un peu gâté, alors il est plus lent, c’est normal. Mon oncle travaille dans la mécanique, il a un atelier et, parfois, il dit :
« Tiens, il faudrait nettoyer ces pièces et me donner un coup de main pour déplacer ce bidon. » Moi, je fonce, comme dans la rue où les gens te demandent d’être efficace et volontaire, sinon tu ne gagnes pas ta vie. Et puis, c’est un moyen de montrer ma valeur et d’obtenir l’amour de mon oncle. Il me prend d’ailleurs souvent en exemple et il me compare avec Normán. Trop, sans doute. Enfin, comme j’ai longtemps manqué de nourriture, je dévore tout. Tout ce qui me tombe sous la main. Mon oncle m’a dit : « Si tu as faim, tu manges. » Alors, je me comporte comme si j’étais chez moi. Je mange, je mange. Et ça agace ma tante. Elle commence à tout cacher. Elle fait des différences. Par exemple, elle donne du lait à mes cousins, mais pas à moi. Pour la viande, j’ai la plus petite part, ou celle qui a le plus de gras. Ma tante est rusée. Et, puisque je suis l’aîné, elle me rend toujours responsable de ce qui ne va pas à la maison. Je veux être un exemple, très bien : sitôt qu’il y a un problème, c’est ma faute ; un oubli, c’était à moi d’y penser. Elle me confie de plus en plus de tâches et, bientôt, je dois m’occuper de tout dans la maison : nettoyer les carreaux, laver le sol, l’accompagner au marché et tenir son panier, comme un serviteur.
Au bout de quelques mois, je supporte mal cette différence. Je me bats plus souvent avec Normán, et ses frères et sœurs prennent sa défense. Ils me rejettent. C’est dur, mais je comprends que la famille de mon oncle ne sera jamais la mienne. Le soir, je rêve d’être adopté par des étrangers, de sortir de tout ça, de tout quitter. Très loin. »
Dominique CADIOU <domi.cad2@gmail.com>