Chapitre 18 Accusé à tort

Un après-midi, Yurgen se rend chez des voisins. Leur fils, un garçon de son âge, l’a invité dans la journée pendant que ses parents ne sont pas là. Le premier réflexe de Yurgen, en entrant, c’est de chercher de la nourriture. Son voisin devine qu’il est affamé et il lui propose du pain. Yurgen le mange. Il reste des pommes de terre dans une casserole : il les mange aussi. Quand il a moins faim, il joue enfin avec le garçon et ils discutent ensemble.

Ce dernier propose à Yurgen de l’inviter de temps en temps, car il s’ennuie.

- Quand je vais chez lui, je mange, c’est vrai, mais je ne vole rien. Pourtant, un jour, ses parents apprennent que j’entre dans leur maison quand ils sont absents — c’est quelque chose qui ne se fait pas — et ils viennent trouver mon père. Ils m’accusent d’avoir volé une manta, le châle que les femmes mettent sur leurs épaules et qui coûte très cher. Ils exigent que mon père les rembourse. Mais mon père n’a pas d’argent.

Seulement, ils n’en restent pas là. Ils portent plainte et rapportent que mon père n’est jamais à la maison, qu’il ne s’occupe pas de ses enfants qui sont des petits voleurs. Quelques jours plus tard, une assistante sociale arrive chez nous. Je suis seul et elle m’emmène dans ses bureaux pour recueillir toutes les informations. L’assistante sociale veut que je rembourse la manta, même si je jure que je ne l’ai pas volée. J’avoue avoir pris de la nourriture parce que j’avais faim. C’est tout. L’assistante sociale entame alors des recherches sur moi, et elle contacte mon oncle à Oruro. 

Dès le lendemain, il se déplace à La Paz pour éclaircir cette affaire. Heureusement, le fils des voisins révèle que je n’avais rien volé et je suis innocenté. Ses parents m’avaient seulement accusé pour tenter d’obtenir de l’argent. La vie est dure à El Alto et tous les moyens sont bons pour récolter quelques bolivianos.

Je peux donc repartir. Mais, avant, mon oncle propose à l’assistante sociale de m’emmener à

Oruro avec lui. Il aimait beaucoup sa sœur, ma mère, et il souhaite m’accueillir dans sa famille depuis son décès.

Mais je refuse. Je veux rester avec mon père…

même si, à mon retour, il est très contrarié par cette affaire de vol. Il ne me croit pas complètement innocent et il devient plus dur avec moi, car il soupçonne que je ne me conduis pas honnêtement. Il n’a pas tort. Surtout que mon frère et moi, on le vole parfois. Quand il travaille un peu et qu’il vient de toucher sa paie, il file tout de suite au bar, et le soir il rentre complètement ivre. 

Il se couche, et là on le fouille pour récupérer le reste de l’argent. Il le met dans la poche intérieure de sa veste. On sait que, si on ne le prend pas, il le dépensera en alcool et on n’aura rien à manger. Alors, on le vole. Pas tout, bien sûr, on en laisse un peu… mais presque tout. De toute façon, le matin, quand il se réveille, il ne sait plus exactement ce qu’il a dépensé. Enfin, c’est ce qui se passe habituellement. Mais un jour, en se réveillant, il se rend compte qu’il lui manque beaucoup de bolivianos. Après ce problème avec les voisins, il comprend tout et retrouve l’argent sur moi.

Ce jour-là, il me bat. Il me bat comme il ne l’a jamais fait. Avant, il me battait, moi et aussi mon petit frère, quand on faisait des bêtises, mais là il me frappe avec tout ce qui lui tombe sous la main. Bon, j’ai vraiment volé l’argent. Je suis en faute. Alors, je peux comprendre. Je peux l’excuser. Par contre, quelques jours plus tard, je rentre, et il m’accuse d’avoir vendu un pistolet à peinture qu’il a laissé à la maison.

« C’est faux ! je dis. C’est pas moi ! »

Il ne m’écoute pas. Il est ivre et me traite de menteur. Moi je pense que c’est lui qui l’a vendu ce pistolet. Il est capable de faire n’importe quoi pour boire. Je lui lance :

« C’est pas moi ! C’est plutôt toi qui l’as vendu ! »

Il entre dans une colère terrible. Il me tape avec un bout de bois, une espèce de planche… Il est d’une violence incroyable, à cause de l’alcool sans doute. Les coups tombent et retombent. Les coups font mal mais c’est surtout l’injustice qui me blesse. Je n’ai rien fait. Je suis sûr que c’est lui le responsable, mais il ne s’en souvient plus. Les coups finissent par s’arrêter. On ne tue pas son fils. Mais je n’accepte pas. C’est trop. Un instant, je déteste mon père. Je me sens trahi. La proposition de mon oncle me revient en mémoire.

J’entends sa voix.

Et je décide de quitter La Paz immédiatement. »



Dominique CADIOU <domi.cad2@gmail.com>

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