A près avoir réussi à s’échapper du bus, Yurgen ne revoit pas les membres de sa bande de toute la nuit. Il rentre seul à la maison en se demandant si ce sont vraiment des copains. Dans une vraie famille, on ne se laisse pas tomber comme ça.
Le lendemain, il retrouve la bande et personne ne lui reparle de ce qui s’est passé la veille.
- Cette fois, je me dis qu’il faut que j’arrête et je décide de chercher du travail. J’en parle à mon père qui connaît le patron d’un garage. Ce dernier accepte de m’embaucher pour sept bolivianos (environ 1,40 euros) par semaine plus le repas du midi. Ce n’est pas énorme, mais il faut bien commencer. Je travaille beaucoup, pour montrer que j’ai envie de ce boulot. Je nettoie les voitures, l’atelier, je passe les outils aux mécaniciens, je fais les courses du patron et, le soir, je reste jusqu’à huit heures pour ranger le garage.
À la fin de la première semaine, le patron me donne mon salaire. Je suis fier. J’ai vraiment gagné mon argent. Honnêtement. Mais la deuxième semaine ce n’est plus pareil. On termine le travail le samedi midi et, comme d’habitude, les mécaniciens montent dans le bureau du patron chercher leur paie. Puis tout monde s’en va, content, l’argent dans la poche… mais moi, le patron me dit : « Je te payerai tout à l’heure. »
Bien sûr, j’attends. Seulement, le temps passe et le patron ne se décide pas. Quand il repasse devant moi, il répète : « Tout à l’heure, tout à l’heure… ». Et bientôt il ne répète plus rien. Moi, je n’ose pas demander. Même si je peux voler, ce n’est pas ma nature d’exiger quelque chose, surtout de mon patron. En plus, mon argent, je le mérite, je n’ai pas à le réclamer. Alors, je reste assis dans le patio. Le patron passe, repasse, et j’attends comme ça jusqu’à huit heures du soir ! Enfin, je me décide :
« Heu… Patron… je dois rentrer chez moi… Est-ce que je pourrais avoir mon argent ? »
Il soupire, et il me donne enfin mes bolivianos en affichant un air contrarié, comme s’il n’était pas content de moi.
Je ne trouve pas ça juste mais, la semaine suivante, je me donne à fond pour montrer que je suis motivé, que je ne vole pas ma paie… Pourtant, à la fin de la troisième semaine, c’est pareil. J’ai l’impression qu’il ne veut pas de moi, qu’il ne me considère pas comme un employé.
Ça me décourage un peu de faire des choses honnêtes. Alors, je quitte le garage. Malgré tout, je continue à chercher du travail. Un moment, je vends des journaux. Mais ça ne gagne rien. Je deviens aussi cireur de chaussures, devant la mairie d’El Alto. C’est un endroit où les gens ont besoin d’être présentables. Le problème, c’est qu’on ne peut pas s’installer n’importe où. À la mairie, je remplace un copain. Je gagne 20, 30 centavos, parfois 50 (environ 0,10 euros) avec les clients les plus riches. Seulement, je n’ai pas assez d’argent pour acheter ma propre boîte, avec les brosses, les crèmes, les teintures. C’est difficile d’économiser quand on ne gagne même pas de quoi manger.
Et même si mon copain me laisse un peu de son temps, il doit vivre lui aussi. Ensuite, c’est le frère de ce même copain qui me prête sa boîte. Mais il n’a pas le droit de travailler à la mairie. Comme lui, je dois sillonner les trottoirs à la recherche de clients. Les gens ne sont pas très intéressés. À El Alto, la plupart cirent eux-mêmes leurs chaussures, et, s’ils donnent, c’est 20 centavos maximum.
Je traîne dans les rues avec ma boîte de cireur mais, s’il y a mieux à faire, je me laisse tenter…et je suis assis par terre, en attendant un client improbable, quand je trouve un nouveau système pour gagner de l’argent. Je bricole de vieux écouteurs de Walkman récupérés dans une poubelle et je découvre à l’intérieur une pièce magnétique. C’est un aimant, rond et plat de la dimension de la pièce de 50 centavos. Je l’entoure d’un fil métallique, et ainsi l’aimant est fixé au bout d’une tige. Comme les pièces boliviennes sont en métal, je n’ai plus qu’à glisser la tige et l’aimant dans les poches. Je choisis de me rendre dans une salle de jeux vidéo. Ceux qui jouent sont captivés et ont toujours un cercle d’admirateurs qui vient juger de leur adresse. Avec la tige et mon aimant, je récupère de nombreuses pièces au fond de leurs poches. »
Dominique CADIOU <domi.cad2@gmail.com>