Chapitre 15 Dans la bande

À treize ans, Yurgen connaît El Alto comme sa poche. Il passe ses journées dans la rue et ne va même plus à l’école. Il reste avec ses copains jouer au foot. Ils organisent des petits championnats contre les autres quartiers. Le ballon aide à supporter la misère et permet de passer de bons moments. Yurgen s’en contente. Jusqu’au jour où un ami lui propose de reprendre leurs études ensemble.

« J’ai tout de suite accepté car j’ai toujours aimé

apprendre. Mon ami connaissait une école du soir où les cours étaient gratuits, le lycée Brasilia. Je m’y suis inscrit avec lui.

Là-bas, je commence à fréquenter des jeunes qui travaillent le jour et étudient la nuit, mais d’autres aussi qui restent autour du lycée, boivent de l’alcool, se droguent avec de la colle et de l’essence de voiture. Les seconds m’attirent davantage que les premiers. Pour la plupart, ce sont des jeunes qui ont des problèmes avec leur famille. Ils manquent d’éducation. Ils manquent de beaucoup de choses. Auprès d’eux, je trouve une sorte de fraternité. On se ressemble, on connaît la même souffrance. C’est ainsi que j’entre dans une bande, une bande où il existe, me semble-t-il, une entraide, où l’on peut se défendre des autres bandes. C’est important car les bagarres sont fréquentes près du lycée. Je suis donc ces jeunes. Ensemble, on traîne, on fait la fête, on s’amuse… mais, surtout, on cherche de l’argent.

Eux, ils volent. Moi, au départ, je fais juste le guet. Sous l’effet de la drogue, les autres n’ont peur de rien ! Comme je n’en prends pas, je reste plus prudent. Voir mon père dépendant de l’alcool, ça me suffit. Ma principale préoccupation, c’est de manger. Si j’ai de l’argent, ce n’est pas pour acheter de la drogue. Au départ, les autres insistent pourtant : « Allez, goûte, c’est pas si mauvais… t’es pas capable. » C’est des rituels auxquels je dois me plier pour être admis. Mais je tiens bon. La drogue, c’est non, quitte à sortir du groupe. Ma place, je la décroche finalement par mes capacités à voler…

Pour « gagner » de l’argent, on a plusieurs méthodes. L’une d’elles consiste à acheter des chewing-gums en gros et à les revendre à l’unité

dans les bars. Le but n’est évidemment pas de vivre du commerce des chewing-gums. Ça nous permet juste, le soir, d’entrer dans les bars pour repérer les clients ivres. Ensuite, on les attend à la sortie afin de leur faire les poches, sans violence. On prétend les connaître, on s’approche petit à petit. C’est facile de fouiller quelqu’un qui est ivre. Parfois, on agit à l’intérieur du bar. C’est plus risqué mais ça évite d’attendre. On choisit un client qui dort à moitié sur sa table, on va s’asseoir à côté

en faisant semblant de le connaître. Si quelqu’un nous remarque, on dit : « C‘est notre oncle. On doit le ramener à la maison. » Et discrètement on lui enlève sa montre. Si ça marche, on passe aux bagues et aux poches.

Sinon, quand je vends un chewing-gum à un client qui n’est pas soûl et qu’il me propose un billet, je prétends que je n’ai pas la monnaie. Je laisse mon paquet de chewing-gums sur la table en disant : « Je reviens tout de suite. Je vais demander la monnaie. » La plupart du temps, il me fait confiance en voyant que je n’emporte pas mon paquet. Mais le paquet vaut dix fois, vingt fois moins que le billet. Alors, bien sûr, je me dépêche de sortir du bar et je détale.

Ce sont des petits trucs qui fonctionnent surtout le week-end car les ouvriers sont payés chaque samedi. La semaine, c’est plus difficile. Les gens sortent moins dans les bars. Mais notre bande se réunit quand même tous les jours, en fin de matinée. On commence par essayer de trouver un peu d’argent pour manger le midi. On descend à La Paz, à la gare routière, pour porter les valises des gens. S’il y a un coup à faire, bien sûr, on ne laisse pas passer l’occasion. Mais à La Paz c’est plus dangereux de voler car la police n’est pas tendre !

La première fois, il faut juste donner quelque chose aux policiers ; seulement, ça se complique pour celui qui se fait prendre plusieurs fois. Il est marqué par les policiers, au visage, en général, ou sur les mains. D’un coup de rasoir. Après, il a une fine cicatrice et tout le monde sait que c’est un voleur. C’est difficile ensuite de faire des affaires !

Tout ce qu’on vole est aussitôt revendu à côté du marché principal d’El Alto, à La Ceja. Mais, au marché noir, les objets perdent bien sûr de leur valeur. On peut aussi aller proposer un objet à un commerçant. Un jour, j’ai volé une clé à outil dans une voiture, je l’ai immédiatement revendue à un chauffeur de taxi.

Je commence donc à connaître ce milieu. J’ai abandonné le lycée Brasilia, j’ai du temps, un père absent, et là je retrouve une famille. Dès qu’on n’est pas ensemble, on se cherche. Dès qu’on est réunis, on rit, on prend du bon temps. Un de nos grands bonheurs, c’est la fête des Morts. Le 2 novembre, les gens se rassemblent au cimetière. Ils apportent les plats et les boissons favorites des défunts, leur musique préférée aussi. Ils s’installent autour des tombes et, comme tous les enfants pauvres, on vient proposer aux familles de réciter une prière ou de chanter pour leurs morts. En échange, les gens nous offrent parfois une petite pièce, des bonbons, un fruit, un gâteau ou des T’anta wawas, des figurines en pain qu’ils confectionnent eux-mêmes. À la fin de la journée, on a un sac à provisions bien rempli qui peut durer une semaine ! Une semaine sans penser chaque jour à trouver à manger : c’est le paradis !

Pendant la fête des Morts, les abords des cimetières ressemblent à une grande kermesse. Il y a des stands de jeux, on peut manger, acheter des fleurs, et bien sûr de la boisson. Il y en a pour tout le monde, pour les alcooliques, pour les commerçants et pour les voleurs. Chacun y trouve son compte !

Moi, je vis dehors, au sein de ma bande. Pendant ce temps mon petit frère reste à la maison. Il se débrouille également assez bien pour manger. Un jour, une voisine lui demande d’aller chercher du pain, alors je l’entends répondre, du haut de ses neuf ans : « Si je vais chercher votre pain, j’en veux un morceau pour moi ! »

Tous les moyens sont bons pour se nourrir. Tous. Yansen et moi pouvons aussi unir nos efforts, par exemple quand la fille de notre propriétaire reçoit son fiancé… Il vit du transport de fruits et vient la voir de temps en temps pendant son travail. Il gare son camion devant chez nous et court rejoindre son amoureuse. Il est alors très occupé. Avec Yansen, nous en profitons pour nous glisser à l’arrière de son camion et prendre des fruits. Le plus possible. On remplit nos sacs et on se dépêche de cacher notre butin à la maison.

On aime beaucoup le fiancé de la fille de notre propriétaire. C’est toujours un bonheur de le voir arriver dans le quartier !

On rit, on s’amuse bien. C’est vrai. Pourtant, ce n’est pas si amusant que ça. J’ai 13 ans et je ne me sens pas tellement un enfant. J’ignore même si je l’ai jamais été. J’ai des soucis d’adulte : trouver de l’argent, trouver à manger, survivre. Je me suis endurci.

Et puis, je suis conscient que voler n’est pas une solution.

Finalement, je n’aime pas tellement ça. »



Dominique CADIOU <domi.cad2@gmail.com>

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