Chapitre 14 Seul parmi les autres

Y urgen peut certainement se passer de beaucoup de choses. Il peut rester sans manger un certain temps. Il peut vivre dans une grande pauvreté, supporter les humiliations et les désirs auxquels il n’a aucune chance d’accéder. Mais être privé d’une vie de famille, être privé d’amour, ou du moins mener une existence où ces sentiments ont difficilement la place de s’exprimer, voilà peut-être la souffrance la plus difficile à supporter pour Yurgen.

« Un jour, on joue au foot au milieu de la rue avec les copains. En fin de matinée, une mère crie à l’un de nous : « C’est l’heure de manger !

Rentre tout de suite ! » Aussitôt, un joueur nous quitte et on se dit : « C’est pas grave, on continue le match. » Mais, petit à petit, il y en a un autre qui est appelé, un autre encore qui s’en va, et un autre… À la fin, je me retrouve tout seul avec le ballon. C’est difficile car je comprends que personne ne m’attend. Alors, je reste une demiheure dans la rue. Le ballon me tient compagnie. Et puis je rentre à la maison.

Dans ces moments-là, je trouve que la vie est dure. Je n’ai pas ma mère, je n’ai pas une famille comme les autres. Les autres, même s’ils ne sont pas riches, ils ont une famille, ils ont quelqu’un, une maman qui les appelle malgré toute la misère qu’il y a ici, toujours une maman pour leur faire à manger, n’importe quoi, je veux dire, avec peu de choses. Moi, je n’ai rien dans mon assiette. J’ai même plus d’assiette. Je bois du thé, utilisé, réutilisé, il n’y a plus rien dans les sachets, c’est juste de l’eau chaude. Même pas de sucre. C’est dur.

Quand le propriétaire de la maison nous croise, il nous regarde bizarrement. Il se demande de quoi on vit. Le soir, on se serre dans cette pièce minuscule, on dort tous les trois dans le même lit. Je pleure presque toutes les nuits. Je pleure parce que je n’ai pas cet amour qu’ont mes copains. Il me manque cet amour maternel dont je n’ai même pas le souvenir.

Oui, c’est dur. Surtout la nuit.

À côté de chez moi, j’ai un copain, Hernán. Il m’invite souvent pour regarder la télé ; la nôtre, pourtant solide, a fini par tomber en panne ! Sa mère ne parle que quelques mots d’espagnol, sinon, elle s’exprime en aymara. C’est une vraie paysanne qui élève seule ses enfants, mais elle s’occupe bien d’eux. Souvent, j’envie Hernán. Mon père, il ne vient jamais me chercher dans la rue pour manger. Au contraire, c’est moi qui le sors des bars. Bien sûr, je ne lui en veux pas car je l’aime et il m’aime aussi beaucoup. Sous l’effet de l’alcool, il peut même devenir très sensible. Il sourit alors, il nous serre dans ses bras, Yansen et moi, et il nous dit :

« Vous êtes mes enfants chéris. »

Mais d’autres fois il pleure en nous regardant. Je sais qu’il souhaiterait nous offrir autre chose. Je sais qu’il ne supporte pas la réalité et c’est pour cette raison qu’il se réfugie dans l’alcool, comme s’il y avait deux personnes en lui. Je sais tout cela, mais c’est dur à accepter. J’ai grandi et je comprends beaucoup de choses. Alors, le soir, je pleure. Les yeux ouverts dans la nuit, je replonge dans mes souvenirs, pour me rapprocher de mon enfance. »



Dominique CADIOU <domi.cad2@gmail.com>

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