Chapitre 13 Plus téméraire…

Y urgen vit un moment dans ce village, puis le travail de son père se termine, ou peut-être boit-il trop au goût de son patron… En tout cas, il doit repartir avec ses enfants. Une fois de plus, Yurgen quitte son école et ses nouveaux copains.

« On retourne à El Alto » déclare mon père. Voyage dans l’autre sens. Retour dans le même quartier. On commence par récupérer la télé, et mon père loue une maison vraiment petite. Une chambre, en fait. J’ai bientôt treize ans et à présent la situation devient plus difficile. Mon père reste des semaines sans travailler. Il boit énormément. Il nous oublie complètement. Seulement, je suis plus vieux. Je suis toujours un enfant, mais un enfant qui ose faire plus de choses. Je deviens plus téméraire. Avec des copains, on a un jeu favori : on se place à la queue leu leu et on doit tous imiter le premier de la file. C’est lui le chef. Alors, on se balade en file indienne. Le chef court, on court tous, il saute, on saute, il touche une pierre, on doit toucher la pierre… et à un moment on arrive en face de la douane d’El Alto, à la gare de marchandises. Il y a un hangar où les trains déposent leur chargement et, à côté, une grande tour désaffectée. 

Le premier de la file dit : « On va entrer làdedans. »

C’est interdit, mais il y a un espace entre les grilles, un espace suffisant pour se glisser. Alors, on passe, puis on s’avance vers la tour. On suit le chef. Il nous emmène à l’intérieur. Il n’y a rien, juste un escalier et quelques anciens bureaux de la douane. On ne fait rien de mal, et tout se passe bien… quand un train arrive ! Des douaniers débarquent ! On les voit d’en haut et eux aussi nous voient de la cour. Ils ont des chiens. Moi, j’ai peur pour mon petit frère, et lui aussi il a peur en voyant les douaniers s’approcher et crier avec un haut-parleur :

« Qu’est-ce que vous faites là ? Descendez ! ». Faut imaginer, on a tous la trouille. Mais tout de suite on se met d’accord : on décide de ne pas dénoncer celui qui nous a entraînés. On est des copains et on dira que c’est une idée de tous. Alors, les douaniers nous arrêtent, et ils nous conduisent dans leur commissariat interne, pour nous effrayer, je pense. Ils nous interrogent, et, évidemment, ils nous demandent qui a eu l’idée d’entrer ? Qui a entraîné les autres ?

Nous on répond : « C’est tout le monde. Ça nous est passé par la tête. »

Mais les douaniers veulent un responsable. Ils demandent encore : « Qui ? Qui a eu l’idée ? » avant d’ajouter : « Celui qui dénonce le responsable pourra rentrer tranquillement chez lui. »

Je pense à mon père. S’il doit venir nous chercher à la douane, je ne sais pas quelle sera sa réaction. Pas très tendre, j’imagine.

Alors j’entends : « C’est lui ! C’est lui qui nous a dit d’entrer !» C’est Yansen. Il a pensé à la même chose que moi et, comme il est plus petit, il a paniqué. À présent, il désigne le responsable. Les autres regardent mon frère d’un mauvais œil, car il vient de les trahir.

Une dizaine de minutes plus tard, les douaniers nous relâchent tous ; ils voulaient juste nous donner une leçon et s’amuser un peu. On détale comme des lapins… Seulement, une fois tirés d’affaire, les copains se retournent vers mon petit frère. Ils l’accusent d’être un traître, ils le menacent, l’insultent…

À cause de cet incident, il n’a plus jamais voulu venir avec moi. »



Dominique CADIOU <domi.cad2@gmail.com>

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