A vant de quitter La Paz, Yurgen, Yansen et leur père déposent leur télé chez des amis. Puis ils montent dans un bus, direction les Yungas. Derrière eux, El Alto s’efface dans un nuage de poussière. Une longue descente débute, à flanc de montagnes, sur les routes étroites et cahoteuses où les bus ont bien du mal à se croiser. Celui qui descend doit se glisser sur l’étroite corniche qui borde le précipice pour laisser passer celui qui monte. Mais les bas-côtés cèdent parfois et le nombre d’accidents est important. Heureusement, le lendemain de leur départ, Yurgen, son frère et son père se retrouvent sans encombre dans les Yungas, à moins de deux mille mètres d’altitude. Au cœur des vallées couvertes de jungle et noyées de brumes, la végétation luxuriante cache des oiseaux multicolores, un nombre impressionnant d’insectes et des papillons énormes. Yurgen et Yansen n’ont jamais vu un tel paysage.
- Le petit village où nous nous installons a été construit autour d’une mine d’or tenue par des Américains. Les « gringos » sont heureux de retrouver mon père parce qu’il doit terminer l’aménagement du réseau électrique pour les machines qui servent au tri et à l’extraction. Il gagne beaucoup d’argent car il y a vraiment de l’or dans cette mine.
Nous vivons dans une petite maison en bois, couverte d’un toit végétal. Une cabane. C’est suffisant car il fait très chaud et nous dormons sur un matelas d’herbe. Dehors, il y a des dérivations installées sur un ruisseau, des sortes de gouttières, et on se douche en dessous. On a juste besoin d’un t-shirt, d’un short et d’une paire de claquettes. Pour nous, c’est le bonheur. Le matin, on mange du riz, des bananes et des œufs. On mange beaucoup de fruits, des galettes et des plats qui nous sont encore inconnus.
Comme il n’y a pas d’électricité, le soir, on se rassemble. Ici, tout le monde se connaît. J’apprends à jouer aux cartes et au billard. Mon père m’explique les règles des échecs et il me laisse parfois gagner ! On s’amuse vraiment bien. En plus, les Américains apprécient énormément mon père. Il connaît l’Europe et ils discutent souvent avec lui. À Noël, les « gringos » nous offrent même un cadeau ! C’est notre premier Noël avec un aussi gros cadeau ! Nous avons chacun un tracteur télécommandé ! On est les seuls à posséder ce genre de jouet dans tout le village. On est hyper fiers. Et, dès qu’on a terminé de jouer avec, on les range précieusement dans leur boîte. Le seul problème, c’est les piles. Quand elles sont usées, on les recharge en les laissant plusieurs jours exposées en plein soleil. Ça marche un temps. Mais, une fois qu’elles sont vraiment mortes, il faut en trouver d’autres, et ce n’est pas simple. Sinon, on est hyper contents.
Au bout de quelques semaines, le travail de mon père prend fin. Tout est installé, il doit partir. Mais les gringos l’envoient vers une autre mine dont ils connaissent le propriétaire, encore plus bas. On quitte donc la cabane et on repart. Ça m’est égal tant qu’on reste ensemble.
Je crois que cette période est l’une des plus belles de ma vie.
Depuis notre départ d’El Alto, je ne vais plus à l’école. Seulement, le nouveau village où nous nous installons est un peu plus grand que le précédent et il y a une école. Mon père m’y inscrit aussitôt. Yansen, lui, refuse toujours d’y aller. Alors, il reste avec mon père.
J’intègre une classe d’un niveau inférieur au mien et je deviens vite la « star » de la classe, surtout en maths ! Mais, dans ce village très reculé, je découvre une scolarité « traditionnelle » que je ne m’attendais pas à trouver au beau milieu de la jungle ! Le professeur est le maître. Il accorde une grande importance à l’apparence. Il faut être bien peigné, nettoyer ses ongles, être propre, sinon on reçoit des coups de règle sur les doigts. Si on donne une réponse fausse, on a le droit aussi à la règle. C’est comme ça. C’est très strict. Pendant ce temps, mon père reprend ses mauvaises habitudes. Le village étant plus important que le précédent, il y a davantage de bars, de fêtes.
Une fois je l’accompagne dans un village voisin. Là, il trouve des copains et il se met à boire. Je suis tout de même content car je suis avec lui, mais la journée passe vite et il commence à être tard. Il n’y a pas d’éclairage public et on doit rentrer à pied. C’est ainsi que je me retrouve au milieu de la forêt avec mon père, ivre, dans la nuit. Les cris des oiseaux nocturnes cachés dans les arbres résonnent à mes oreilles. Je ne me sens pas rassuré. Puis, il faut traverser un pont. Le torrent gronde sous nos pieds. C’est effrayant, dans le noir. J’ai peur que mon père tombe et se blesse. Si ça arrive, je ne saurai pas quoi faire. Je me sens vraiment seul et faible à ce moment-là, plus que dans les rues d’El Alto. Je sais qu’il y a des serpents, des animaux sauvages, quelques jaguars dans cette région. Je n’en mène pas large !
Mon père, lui, ne s’inquiète de rien. On prétend que les ivrognes ont un ange gardien particulièrement doué ! Ça doit être vrai car nous rentrons finalement sans encombre.
Et, à la maison, nous retrouvons mon petit frère, seul depuis le matin, qui dort depuis longtemps, paisiblement. »
Dominique CADIOU <domi.cad2@gmail.com>