A près cette toilette forcée au milieu de la cour, Yurgen décide de surveiller son hygiène. Il commence par faire sa toilette et lave ses vêtements. Seulement, pour faire la lessive, ce n’est pas facile, car il faut aller chercher de l’eau à l’extérieur de la maison, au bout de la rue, avec un seau. C’est impossible d’en rapporter de grosses quantités. Yurgen n’a que onze ans…
« Je me revois en train de frotter mon linge et de me laver chaque matin.
Ce n’est pas fantastique, mais je parviens quand même à améliorer mon image. Hélas, j’ai un autre problème. J’arrive de plus en plus souvent en retard à l’école. Comme on ne mange pas beaucoup, parfois pas du tout, ça devient dur de se lever. Et on n’a pas de montre, pas de réveil, pas de lumière. On se couche quand la nuit tombe et, normalement, on se lève avec le soleil.
Je suis très faible. Parfois, je me réveille au milieu de la matinée. Mais je vais quand même à l’école. Mon frère, lui, refuse toujours de s’y rendre, mais moi j’y vais. Ça me permet souvent de récupérer quelque chose à grignoter. L’après-midi, on reste à la maison tellement on se sent fatigués. Allongés sur le lit. On n’a plus la force de jouer, de sortir, de retrouver les copains. Encore un nouveau souci : il faut payer l’école. Chaque mois, le professeur dresse la liste de ceux qui ont réglé… et des retardataires. J’ai horreur de ça. Il me dit : « Yurgen, tu as trois mois de retard. Quand ton père va-t-il donner l’argent ? »
Devant les autres enfants.
Un jour, je suis convoqué dans le bureau du directeur. J’explique que mon père est parti travailler, qu’il aura de l’argent en rentrant… mais au bout d’un moment, l’école en a assez d’attendre. Le directeur menace de me renvoyer. Je dois trouver une solution. Vite. À la maison, le seul objet de valeur, c’est notre télé, même si on ne sait pas si elle marche encore puisqu’on n’a pas d’électricité. Le matin suivant, j’arrive à l’école avec le poste enveloppé dans un drap. Je frappe chez le directeur et je dépose la télé sur son bureau. Je propose de la lui laisser en gage, en attendant que mon père revienne. Il réfléchit un instant… et il accepte.
C’est grâce à cette télé que j’ai pu continuer l’école et qu’on a tenu quelques semaines de plus, mon frère et moi… jusqu’au retour de mon père. Il arrive un soir. Un cadeau du ciel ! Il est là, il est bien là ! Il nous serre dans ses bras, il est heureux de nous retrouver. Autant que nous. Puis il demande si la dame s’est bien occupée de nous. En apprenant qu’on a dû se débrouiller seuls, il se fâche et décide d’aller la voir immédiatement. On se présente chez Doña Julieta et, quand mon père exige une explication, elle ne se démonte pas et se tourne vers mon frère et moi : elle nous accuse de lui avoir volé l’argent qui nous était destiné le premier jour où elle est passée nous nourrir ! Je proteste ! C’est complètement faux ! Mais mon père doute un peu. J’ai déjà volé de l’argent par le passé… Alors on s’en va. J’éprouve un sentiment d’injustice terrible. Ma colère s’estompe toutefois très vite, emportée par la joie des retrouvailles. Pour fêter ça, mon père nous invite au restaurant !
C’est vraiment un beau jour.
Oubliée Doña Julieta. Oubliées la faim, la solitude, la honte. Place au bonheur. Mon père a gagné beaucoup d’argent dans les Yungas et, le lendemain, il paye l’école et récupère la télé. Même si on ne peut pas la regarder, c’est notre télé, pas question de l’abandonner. Elle fait partie de notre famille. Quelques jours plus tard, mon père m’offre une montre ! Une montre d’homme, magnifique, avec le tour en or ! Il nous achète aussi des jouets, plein de petites voitures, quatre ou cinq chacun. C’est incroyable. C’est la belle vie.
Hélas, mon père retrouve très vite ses copains, il fréquente les bars et il rentre souvent ivre. Mais on mange car il a de l’argent. Dès qu’on a faim, on va au restaurant.
Mon père n’a jamais su faire d’économies. À ce rythme, il n’y a plus de bolivianos au bout de deux semaines. Le salaire de plusieurs mois est parti en fumée… surtout en boisson. Il ne reste rien.
Un soir, en rentrant de l’école, j’invite mes copains à venir voir ma montre. Je la cherche. Normalement, elle est toujours bien rangée dans sa boîte… Et là, plus de montre ! Mon père franchit la porte en titubant.
« Ma montre ! Où est-elle ? Qu’est-ce que tu en as fait ? »
Je connais déjà la réponse.
Je pleure, je crie à mon père qu’il n’avait pas le droit de vendre mon cadeau. Mais lui, il promet de m’en racheter une autre. Et puis voilà.
« Racheter ? Racheter avec quoi ? » je hurle.
« Je retourne travailler dans les Yungas » m’annonce-t-il.
Mon sang se glace. Je bafouille :
« T… tu vas encore nous laisser ?
« Mais non, se moque mon père. Je vous emmène ! »
Dominique CADIOU <domi.cad2@gmail.com>