Yansen et son frère se retrouvent seuls à El Alto. Leur père est parti. Bien sûr, ils savent qu’il va revenir. Quand ? C’est une autre question. En attendant, une femme, Doña Julieta, est chargée de s’occuper d’eux. Cette dernière possède de sérieuses références : elle tient un bar à El Alto où Jorge a ses habitudes !
Yurgen et Yansen ne la rencontrent qu’une seule fois avant le départ de leur père.
« Au début, Yansen et moi, nous restons dans la maison, seuls, à nous occuper, à jouer avec des petites voitures. Les journées sont longues, surtout pour mon petit frère car il refuse d’aller à l’école. Et moi, je ne sais pas comment faire pour qu’il obéisse. Je dis : « Qu’est-ce que tu veux ? Rester ici ?... D’accord. Moi, je pars. »
Et je me rends à l’école.
Les jours passent. Nous ne recevons pas la visite de Doña Julieta comme prévu. Aucune nouvelle. Elle a sans doute trop de clients dans son bar pour s’occuper de nous. En attendant, on doit se débrouiller seuls.
À l’école, je suis de moins en moins bien habillé
par rapport aux autres élèves. En plus, eux, ils ont à manger. Mais je trouve vite un moyen de gagner un peu d’argent. Chaque matin, je fais les exercices de maths de mes camarades, juste avant d’entrer en classe. Comme ça, je peux m’acheter des bonbons, pour moi et mon petit frère. Ce n’est pas grandchose, bien sûr, mais c’est déjà ça. Je loue aussi mes petites voitures aux plus jeunes à la récréation ; mais mon commerce prend fin le jour où le directeur le découvre. Je me fais aussi confisquer mes seuls jouets !
À la maison, on attend toujours la dame, mais elle ne vient pas. Je suis certain qu’elle garde l’argent que mon père lui a laissé pour nous nourrir. Je continue d’aller à l’école. Yansen s’obstine à rester à la maison. Mais, dans la journée, il commence à sortir chez les voisins. Il explique que mon père est parti travailler et qu’on est seuls. Parfois, les voisins lui donnent un peu à manger. Mon frère devient très doué pour ce genre d’ « exercice » !
Moi, je demande aux copains de nous apporter des restes. Je fais aussi le ménage chez quelques parents en échange d’un peu de nourriture. À l’école certains partagent leur goûter avec moi. Sinon, je continue à résoudre les exercices de maths contre quelques centavos, le matin, et aussi pendant les contrôles en classe. Je repère ceux qui ont des difficultés et qui ont davantage besoin de mes « services ». On devient malin quand on a faim. Un jour, enfin, Doña Julieta frappe à la porte. Sans expliquer son « retard », elle nous cuisine des œufs avec un peu de riz. Elle nous laisse un paquet de thé, des petits pains… et elle repart. Les provisions doivent durer plusieurs semaines ! Bien sûr, on est tellement affamés qu’en deux jours il n’y a plus rien !
Notre « ange gardienne » sera finalement passée une fois en trois mois.
C’est pendant cette période que j’ai vécu ce qui est aujourd’hui un de mes pires souvenirs. Un matin, on s’installe en classe et le professeur s’exclame : « Bon sang ! Ça empeste, ici ! » Et il me regarde. Évidemment, c’est moi qui sens mauvais. Le professeur me demande d’enlever mes chaussures : mes chaussettes pourraient asphyxier un rat ! J’ai la plus grosse honte de ma vie. À la récréation, le professeur m’emmène devant un robinet dans la cour et m’oblige à me laver les pieds, et tout le corps, dehors, devant les copains. C’est terrible. J’ai attendu le soir pour pleurer. J’ai attendu d’être seul avec mon frère. Je trouvais ça injuste qu’il n’y ait personne pour s’occuper de nous. »
Dominique CADIOU <domi.cad2@gmail.com>