Chapitre 9 Direction El Alto

Le père de Yurgen travaille à El Alto en tant qu’électricien. Il a souvent des problèmes avec ses employeurs à cause de l’alcool. Parfois, il ne se rend pas à son travail et passe toute la journée au bar avec ses copains. Au début, les patrons supportent ses absences parce qu’il est un excellent électricien, mais, à force, ils se lassent et le renvoient.

Il doit donc se contenter de petits boulots irréguliers, de plus en plus mal payés.

« Nous manquons d’argent et mon père a décidé que nous allions habiter à El Alto. Ainsi, il n’aura plus à payer les transports et le loyer sera moins élevé. Six mois après notre arrivée, nous déménageons à nouveau. Seul point positif : mon père se sépare d’Alina. Il faut dire que leur dernière dispute a été particulièrement violente : Alina nous a traités, Yansen et moi, de petits voleurs, de bons à rien. Ça n’a pas plu à mon père, qui l’a frappée. En retour, Alina lui a planté le talon aiguille d’une de ses chaussures dans le front.

Le jour de notre départ, mon père arbore une superbe bosse entre les deux yeux !

Nous arrivons donc tous les trois à El Alto. Le changement est difficile. El Alto, ce n’est pas La Paz. El Alto, c’est plus sale ; les gens arrivent pour la plupart de la campagne ou des mines de la région. Ils viennent ici dans l’espoir de trouver du travail. Parfois, ils ne parlent que le quechua ou l’aymara. Ils ne parlent pas très bien espagnol. Et ils sont pauvres, bien sûr.

Il est loin mon quartier où je vois des gens riches à qui je rêve de ressembler ; là, je suis au milieu de la misère, en face de gens qui me ressemblent. Mon père a loué une petite maison, avec deux pièces cette fois. Il y a de l’eau au bout de la rue mais pas d’électricité. On a quand même amené la télé.

À El Alto, il faut faire attention à ses affaires, bien fermer les portes. Au départ, ça m’effraye un peu. Mais finalement c’est pareil qu’ailleurs, même plus agréable, parce qu’il y a davantage d’enfants dans la rue, davantage de copains. Et, dans notre quartier, je rencontre très vite les voisins. Je sors beaucoup, je parcours les rues environnantes, je me fais des copains, surtout en jouant au foot. Évidemment, je change d’école. À La Paz, j’étais dans une école publique, mais, à El Alto, mon père m’inscrit dans un collège privé, « El Colegio Particular Bolivia ». Rien que ça ! Il faut payer un peu — pour les gens d’El Alto, ça représente beaucoup d’argent — mais mon père préfère cette solution. Il pense que c’est mieux pour moi. La vie s’organise plutôt bien. Sauf que mon père a toujours du mal à trouver du travail et qu’il continue à boire beaucoup. On a emménagé depuis quelques semaines, quand, un soir, il nous annonce qu’il va retourner dans une mine, à côté de Coroico, dans les Yungas, là où les Andes plongent dans la forêt amazonienne. Je m’apprête déjà à faire les valises… mais mon père m’arrête d’un geste de la main : « Yansen et toi, vous allez devoir rester seuls à El Alto ».

Inutile de le supplier. Je sais que ça ne servira à rien. »



Dominique CADIOU <domi.cad2@gmail.com>

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