Pour survivre dans les rues de La Paz, il est préférable de ne pas être seul. Mais, à cette époque, Yurgen ne fait pas encore partie d’une bande. Il a juste quelques copains. Son père ne sait pas qu’il a un petit boulot pour gagner de l’argent et jouer. Mais il commence à avoir peur car il se rend compte que son fils sort beaucoup. Seulement, Jorge travaille toute la journée à El Alto et il s’absente parfois longtemps. Quant à Alina, sa compagne, elle n’a aucune autorité sur Yurgen.
« Je suis attiré par la rue. Je n’ai plus peur. Souvent, je reste à regarder les gens manger des glaces, j’observe comment ils sont habillés. Quand je les vois descendre d’une belle voiture, j’éprouve de l’admiration. Je rêve d’en posséder une un jour. Et puis, un matin, un week-end, Alina me demande d’aller acheter des légumes au marché. Elle me donne un peu d’argent, une liste et je pars. Comme le marché est à côté de la salle de jeux, je m’arrête pour regarder les joueurs. Bien sûr, je les envie. Et je me dis : « J’ai un peu d’argent. Peut-être que je peux acheter moins de légumes et m’offrir une partie ! » Alors, je prends une pièce, juste une, et je joue. À la fin, je perds, évidemment. Et je sors une autre pièce. Et une autre petite. Après quelques parties, j’oublie complètement les courses !
Quelques heures plus tard, j’ai dépensé tout l’argent. Conscient de ma bêtise, je reste toute la journée dans la salle, n’osant plus rentrer. Le soir, je traîne dans la rue.
Je ne reviens chez moi que très tard. Tout est fermé. Il n’y a plus de lumière. Je ne veux déranger personne, et surtout j’ai peur de mon père. Alors, pour la première fois, je dors dehors. Il y a une brouette posée contre le mur ; je m’installe dedans avec un chat pour me réchauffer. La nuit, à La Paz, à cause de l’altitude, il fait sacrément froid !
À quatre heures du matin, mon père est sorti. Il devait s’inquiéter. Il me trouve dans la brouette, et il me rentre. Le lendemain, j’ai droit à une grosse réprimande et à des coups de ceinture. C’est dur, mais je l’ai mérité. »
Dominique CADIOU <domi.cad2@gmail.com>