Les enfants sont nombreux dans les rues de La Paz. Hélas, ils ne sont pas là pour flâner ou s’amuser. Ils sont là pour travailler. Un certain nombre d’entre eux sont cireurs de chaussures, un passe-montagne sur le visage, assis contre les murs tels des soldats camouflés. Mais cette cagoule, destinée à préserver leur anonymat, ne cache pas pour autant leur âge. Ils ont une dizaine d’années, sept ans pour les plus jeunes, et ils tapent sur leur repose-pied, comme les grands, pour appeler les clients. Ces enfants des rues, débrouillards et arrogants, sauvages et méfiants, passent des heures à lustrer le cuir des chaussures pour quelques bolivianos qu’ils rapporteront à leur famille, dans le meilleur des cas. Tous les après-midi, Yurgen arpente également les rues de La Paz, mais il revient sans cesse vers la salle de jeux vidéo. Et, bientôt, il ne peut plus se contenter de regarder les autres jouer. Il veut entrer dans cet univers virtuel et tenir les manettes.
Seulement, il n’a pas d’argent…
« Je suis bien décidé à gagner quelques bolivianos, alors j’en discute avec les copains. C’est comme ça que je commence à travailler. Dans le quartier, il y a une pizzeria pour les riches, et en face se trouve un parking. Quand les clients arrivent, je leur demande si je peux garder leur voiture et donner un petit coup de chiffon sur le pare-brise. Souvent, je travaille le soir, car la nuit, à La Paz, les gens préfèrent que quelqu’un surveille leur voiture. La plupart du temps, ils acceptent, parce qu’ils sont riches, et je reste là pendant qu’ils vont manger.
Quand ils ressortent, ils me donnent un peu d’argent. Des fois rien ou une part de pizza. La première fois, je me suis demandé ce que c’était cet élastique posé sur la pizza. Alors, j’ai enlevé tout le fromage avant de croquer dedans !
La pizza, ce n’est pas mauvais, mais je préfère une pièce pour aller jouer. Dès que j’ai de l’argent, je me précipite à la salle de jeux. Je suis attiré par toutes ces lumières, ces sons : c’est fantastique !
Cet univers me séduit car il me permet de m’évader, d’entrer dans un autre monde. Quand je joue, j’ai mon destin en main et je veux aller le plus loin possible, que la partie dure le plus longtemps possible.
Seulement, il y a toujours un moment où elle se termine et il faut à nouveau se contenter de la réalité. Le temps de regagner quelques pièces…
Hélas, je perds bientôt ma première et unique source de revenus. Une bande travaille sur le parking de la pizzeria. C’est leur « territoire » et ils y reviennent un soir où j’y suis. Aussitôt, ils me chassent et me menacent. Je n’ai pas intérêt à les recroiser.
J’apprends que dans la rue il existe des règles, et qu’il est préférable de les connaître !
Il ne me reste plus qu’à chercher un autre travail. Je commence par en parler à un copain plutôt débrouillard. Dès le lendemain, il me conduit dans un marché, toujours dans un quartier aisé. Je deviens porteur de sacs pour les dames qui font leurs courses. Je dois les suivre partout, pendant qu’elles font leurs achats, qu’elles discutent, qu’elles regardent par-ci par-là, jusqu’à ce qu’elles regagnent leur taxi ou leur voiture. Ça me permet à nouveau de gagner un peu d’argent et de pouvoir retourner aux jeux vidéo. Parfois, j’utilise aussi l’argent pour manger quand mon père ne rentre pas, mais il est encore à peu près là pour nous nourrir. En plus, il a rencontré une femme, Alina. Elle est originaire de Santa Cruz, elle a la peau presque blanche et les cheveux teints en blond. De temps en temps, elle vient à la maison et nous prépare des repas.
Il ne lui faut que quelques semaines pour s’installer avec nous. Moi, j’y vois une aubaine : grâce à Alina, je n’ai plus à me soucier de mon petit frère. Je vais pouvoir sortir autant que ça me plaît ! »
Dominique CADIOU <domi.cad2@gmail.com>