La notion du temps est assez particulière en Bolivie. Si vous êtes attendu chez quelqu’un à midi, vous pouvez très bien arriver le soir, voire le lendemain, sans que personne s’en offusque ou vous pose des questions. D’ailleurs, la plupart du temps, on ne vous fixera pas d’horaire. Si vous demandez à quelle heure arrive le bus, on vous répondra « ahorita » (dans un instant) ou « Ya viene » (il arrive), mais dans les deux cas vous pourrez aussi bien attendre dix minutes qu’une heure ou deux !
Il existe toutefois une exception en matière d’horaire : l’école. Pas question d’y couper. Pour une fois, l’heure, c’est l’heure !
Je me souviens de mes premières années à l’école. Les classes étaient réparties autour d’un terrain de foot. On ouvrait la porte et on était sur ce terrain tout en ciment, très lisse, qui glissait énormément. À la récréation, on jouait au foot, mais ce qui m’intéressait, c’était de glisser. Je glissais tout le temps au lieu de me concentrer sur le match. Dès que je voyais un adversaire arriver avec le ballon, je taclais pour avoir le plaisir de glisser. J’avais peutêtre très envie d’une paire de rollers, même si je n’en avais jamais vu !
Comme partout en Bolivie, il y avait aussi des femmes qui installaient une petite table dans la cour et qui vendaient des bonbons. À la récréation, les enfants qui avaient de l’argent entouraient la petite table pour acheter quelque chose. Hélas, mon père ne me donnait pas d’argent. Mais j’y allais quand même. Une fois, j’ai pris un bonbon, et j’ai demandé : « Combien ça coûte, s’il vous plaît ».
J’étais un peu timide et je ne parlais pas fort. La dame ne m’a pas entendu. J’ai demandé plusieurs fois : « Combien ça coûte ? Combien ça coûte ? »… Pas de réponse. Pour finir, je l’ai pris sans payer.
Ensuite, c’est devenu ma méthode. Si la dame ne répondait pas, c’est qu’elle ne faisait pas attention à moi, et je partais sans payer. Si la dame me répondait, je reposais le bonbon. J’avais peur de me faire attraper. Mais je le faisais. Je voyais les autres acheter, et moi je n’avais pas d’argent, alors je le faisais. L’école me rapprochait aussi de mon père. Les mathématiques, c’était très important dans sa profession et il voulait que je sois aussi bon que lui en calcul. Je me rappelle, quand je commençais à apprendre les additions, il s’installait à côté de moi, le soir, et il me forçait à travailler. Il me donnait des dizaines et des dizaines d’exercices. Ça me plaisait de lui montrer que j’étais capable de les réussir. Ça devenait presque un jeu entre nous. Je m’appliquais. Du coup, j’étais le meilleur élève de la classe en calcul.
J’avais 8 ou 9 ans quand mon père est parti travailler plus loin, dans une autre mine, pour de longues périodes. Je restais alors plus longtemps seul avec ma belle-mère. Le problème, c’est qu’elle en a profité pour tromper mon père. Elle avait quelqu’un. Je l’ai su car elle s’absentait beaucoup de la maison. Parfois aussi, un homme venait chez nous et, dès qu’il arrivait, je devais jouer dehors, au ballon.
Mais j’ignore comment mon père, lui, l’a appris. Là, les histoires ont commencé. Un jour, ma belle-mère est partie de la maison et elle a emmené Yansen. Je me suis retrouvé avec mon père. Pas très longtemps car il s’est mis à boire énormément et il n’était plus capable de me garder. Il ne pouvait même plus se rendre au travail. Alors, je suis allé dans la famille de ma mère, chez mon oncle. J’ai changé de quartier et d’école. Ça a été le début d’une longue série de déménagements. Pendant ce temps, mon père écumait les bars. Il cherchait ma belle-mère partout et il a fini par la retrouver. Il a voulu reprendre mon frère mais la mère de Yansen s’est présentée devant une administration judiciaire qui s’occupe des parents séparés. Un juge a décidé que la garde lui reviendrait car mon père avait perdu son emploi et il avait des problèmes d’alcoolisme. Toutefois, à condition qu’il retrouve un travail et qu’il cesse de boire, il était prévu qu’il pourrait reprendre mon frère.
Mon père avait une grande force de caractère. Aussitôt, il a arrêté de boire et il est reparti travailler à Estalsa. Et, après quelques mois, il est revenu à Oruro, il a demandé à récupérer Yansen, et le juge a accepté ! Puis il est revenu me chercher chez mon oncle.
C’était important pour lui de nous garder, d’avoir ses enfants auprès de lui.
Nous sommes donc repartis tous les trois à Estalsa. Mon père y avait un bon travail, même si les prix du minerai commençaient à baisser et que certaines mines fermaient. J’étais heureux de retrouver mon frère. On jouait ensemble. On se confiait l’un à l’autre et on était complices. J’avais dix ans, donc j’étais l’aîné, le responsable et je devais ranger la maison, m’occuper de préparer à manger, aller chercher du pain. Parfois mon père me grondait parce que je préférais m’amuser dehors avec Yansen. Mais ça allait. Et puis, on avait des copains. Avec eux, on jouait aux militaires. Autour d’Estalsa, c’était la campagne, un petit village avec la montagne autour. On explorait les environs. Bien sûr, on commençait aussi à faire des bêtises. On n’était jamais à la maison quand il fallait. Une fois, on a laissé une casserole sur le feu. Tout a failli brûler ! Mais c’était plus fort que nous, on était toujours dehors. On allait dans les mines. On y entrait sur la pointe des pieds, avant d’en ressortir en hurlant et en courant comme des fous parce que ça nous faisait peur. C’était un endroit magique pour nous.
Près des mines, il y avait aussi de l’eau très sale. Elle était traitée dans des bacs immenses, et on les utilisait comme piscines ! On plongeait dedans tête la première ! Parfois, quelqu’un passait par là et disait à mon père : « On a vu tes enfants là-bas. »
Il arrivait au pas de course pour nous ramener à la maison. On se lavait, et il retournait au travail. Et nous on repartait jouer aussitôt !
C’est des bons souvenirs car mon père était avec nous. Jamais très loin. Et, dans ce petit village, il n’y avait pas trop de bars. Mon père buvait, bien sûr, mais de la bière. Il y avait moins de tentations. Seulement, au fur et à mesure que la production de la mine a diminué, le village s’est vidé. Et, un jour, c’est mon père qui a perdu son travail. C’était terminé. « On va devoir partir à La Paz » a-t-il dit.
C’est comme ça qu’on a quitté Estalsa et Oruro. J’avais 11 ans. »
Dominique CADIOU <domi.cad2@gmail.com>