Après s’être installé à Oruro, Jorge Luis s’est remarié. Yurgen avait quatre ans environ quand il a hérité d’une belle-mère. Il a eu beaucoup de mal à s’entendre avec elle, peut-être parce qu’il considérait qu’elle le séparait de son père. Aussi, dès que ce dernier devait partir travailler, il pleurait, s’agrippait à ses jambes pour le retenir ou pour qu’il l’emmène dans son atelier, comme avant. Hélas, son père ne cédait pas facilement !
Sitôt mon père parti, j’allais jouer dehors pour ne pas rester avec ma belle-mère. C’était difficile de considérer cette femme comme ma mère. D’abord, elle était beaucoup plus jeune que mon père. Et puis, ils étaient très différents. Elle venait de la campagne, elle savait à peine lire, à peine écrire. J’ignore pourquoi mon père l’a épousée…
pour moi, peut-être.
En tout cas, elle est très vite tombée enceinte, et ça a été le début de mes vrais ennuis !
À la naissance de mon frère, Yansen, on m’a confié quelque temps à la famille de ma mère, qui vivait dans la même ville. Ma grand-mère, mes oncles et mes tantes auraient même été heureux de me garder, car ils considéraient que ma place était parmi eux. Mais mon père n’a jamais voulu m’abandonner, il m’envoyait seulement de temps en temps chez eux, sans doute parce que je ne m’entendais pas avec ma belle-mère. La famille de ma mère non plus n’appréciait pas ma belle-mère. Ils étaient opposés à son mariage avec mon père. Ils pensaient qu’elle n’était pas assez bien pour lui
— contrairement à ma mère qui était professeur d’arts plastiques — et ça faisait des histoires pas possibles.
Ma belle-mère était sans cesse rabaissée. Elle a dû en souffrir. Du coup, ça ne se passait pas très bien avec moi.
Elle ne m’aimait pas. Je le sentais. Quand mon père était là, j’étais l’enfant roi. Mais, une fois qu’il était parti, là, on réglait les comptes ! C’était comme ça. Elle me frappait. Elle me faisait laver mon linge et, si c’était mal lavé, je devais recommencer. Après je devais éplucher les légumes. Bien sûr, je pouvais jouer, elle n’était pas toujours derrière moi, mais ça commençait à être dur. Surtout, je n’étais pas aimé. Et elle me tapait. Une fois, je devais essuyer la vaisselle et une petite assiette m’a glissé des mains. Ma belle-mère est arrivée, hors d’elle, et elle a pris les morceaux d’assiette pour me taper avec sur la tête. C’était d’une violence terrible. J’avais du sang qui coulait de mon crâne. Et elle continuait à frapper…
C’est peut-être depuis ce jour que j’ai la tête solide !
Mon père ne rentrait de la mine que le week-end, aussi je restais la semaine avec elle. Je devais me tenir à carreau. Et elle faisait une grande différence avec Yansen. C’était difficile à supporter parce que, moi aussi, j’avais besoin d’une mère. J’essayais de temps en temps de me rapprocher d’elle. Je venais dans ses bras. Je l’appelais « Mamita », au lieu de
« Mama », pour me montrer plus affectueux.
« Mamita, Mamita… » pour recevoir un peu de la tendresse. Des fois, elle se confiait à moi. Mais pas souvent.
Quand mon père revenait, c’était lui le chef. C’était lui qui gagnait l’argent, c’était lui qui décidait. Elle n’avait aucun pouvoir quand il était là. Mais parfois il rentrait ivre, il commençait à la taper, et dans ces moments-là je défendais ma bellemère. Je voyais qu’elle souffrait, je voyais mon père violent. Après, j’allais vers elle, je la soutenais, je lui frottais le dos, je lui disais : « Ne t’inquiète pas, ça va passer »… et je priais pour qu’elle ne se venge pas sur moi ensuite !
En fait, je crois que je recherchais de l’amour, comme un petit chiot qui perd sa mère et qui s’approche timidement d’une autre dans l’espoir d’être accepté. J’étais pareil, je cherchais l’amour de quelqu’un.
Je me souviens d’ailleurs d’une scène à l’école. Je travaillais beaucoup la lecture avec mon père et j’avais appris assez rapidement. Un matin, la maîtresse m’a demandé de lire un texte devant la classe. Elle m’a donné un livre, et je l’ai lu parfaitement. Alors, cette maîtresse m’a pris dans ses bras et m’a posé sur ses genoux, comme si j’étais son enfant, pour me féliciter.
Cette image, je ne peux pas l’oublier. Je devais avoir six ans et je pense que c’était la première fois que quelqu’un me prenait dans ses bras, avec tendresse. »
Dominique CADIOU <domi.cad2@gmail.com>