Chapitre 1 Sur le dos du père

Yurgen est né en Bolivie, à Oruro, une petite ville nichée à plus de 3 700 mètres d’altitude, dans la cordillère des Andes. Les montagnes qui l’entourent regorgent de cuivre, d’argent et d’étain, ce qui explique la présence de nombreuses mines où travaillent des ouvriers indiens chargés d’extraire le minerai. C’est dans l’une d’elles, la mine d’Estalsa, qu’était employé le père de Yurgen. Et c’est là que débute l’histoire de son fils :

« Mon père s’appelait Jorge Luis. Il était électricien et ne travaillait pas directement dans la mine. Il s’occupait des machines qui servent à l’extraction et au tri de la terre. Jeune, il est parti de Bolivie pour étudier et travailler en Allemagne (il m’a donné le prénom de son meilleur ami allemand). L’entreprise minière employait déjà mon grand-père, et c’est elle qui a envoyé mon père en Europe parce qu’il était bon élève. Il y est resté six ans. Quand il est revenu, il était au-dessus de tous les autres électriciens. Il était reconnu dans son métier.

Il s’est marié peu après son retour en Bolivie. Tout son parcours, je ne le connais pas vraiment, même son âge. Il est né en février, mais le jour…

l’année… je n’en suis pas certain. En vérité, je ne connaissais pas sa vie. Il ne parlait pas beaucoup. Je sais qu’en revenant d’Allemagne il ne se sentait plus très bien en Bolivie. Il avait tendance à boire. Pourtant, il avait des connaissances très recherchées à l’époque, il était estimé, bien payé, mais je pense que son problème c’était l’alcool.

Ma mère s’appelait Flora. Elle était beaucoup plus jeune que mon père. Nous vivions à côté de la mine, à Estalsa, et mon premier voyage, je l’ai fait dans le ventre de ma mère, jusqu’à l’hôpital d’Oruro, pour l’accouchement. Ce voyage a aussi été le dernier avec elle. Elle est morte une semaine après m’avoir mis au monde par césarienne. Les médecins ont oublié une compresse dans son ventre et elle est décédée d’une infection. Aujourd’hui encore, c’est très difficile à accepter pour moi, mais je pense qu’à l’époque ça a été encore plus terrible pour mon père. Il avait tout pour être heureux, jusqu’au décès de ma mère. Il l’aimait et il a tout perdu ce jour-là.

C’est un choc qu’il n’a pas pu surmonter et il s’est davantage rapproché de l’alcool. Il était trop fier pour accepter l’aide des gens qui l’entouraient. Aussi, après la mort de ma mère, il m’a gardé près de lui. Pourtant, ce n’était pas évident car il travaillait beaucoup. Mais il ne m’a pas abandonné. On m’a raconté qu’il me transportait sur son dos, comme font les femmes en Bolivie. Il me laissait dormir dans un coin de son atelier pendant qu’il travaillait. C’est une image qui compte pour moi, car elle reflète bien la relation que j’avais avec mon père. Toujours proches l’un de l’autre, on formait une seule personne, puisque ma mère n’était plus là pour nous séparer.

Il m’emmenait partout. J’avais toujours ma place. C’était magnifique.

Puis j’ai grandi, et plus tard il m’a laissé à la maison. Je pleurais, je criais pour l’empêcher de partir. En vain. Je me retrouvais seul devant la télé

alors que j’aurais préféré mille fois l’accompagner. J’allais peut-être sur mes quatre ans quand mon père a engagé une jeune femme pour s’occuper de moi et de la maison. Il avait sans doute trop de travail.

Alors, il a employé cette femme avec laquelle il s’est lié.

Et on est partis habiter à Oruro. Ces changements ne m’ont pas vraiment plu. 


Dominique CADIOU <domi.cad2@gmail.com>

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